La Révolution française II - Le Roi et Marianne - D'où vient Marianne?

Publié le 7 Septembre 2013

"On oublie trop souvent ce dernier point: le roi n'a pas plus choisi sa charge que son peuple. Il doit "supporter d'être né roi" (La Bruyère, Les Caractères). Aussi est-il comme un père non seulement parce que le peuple doit l'aimer au nom d'une affinité historique et non élective, mais aussi parce qu'il rappelle à chacun, comme elle se rappelle à lui-même, la densité de sa filiation. Ce rappel interdit au pouvoir monarchique de se croire tout-puissant et de s'investir de la mission de refaire le monde: " On ne pourra pas jouer à des jeux idéologiques avec les hommes, les conduire vers des avenirs radieux fondés sur les abstractions-panacées, ni même leur faire croire qu'ils sont égaux donc interchangeables, tant qu'ils se rappelleront d'où ils sortent et dans quel ordre ils en sont sortis. Les ainés, les puînés, les cadets forment une structure organique dont la Révolution s'est précipitamment débarrassée: il lui fallait des alignements indéterminés de jumeaux sortis tout droit de l'incubateur."(V. Volkoff, Du roi)
On oublie encore cette autre évidence: la royauté s'oppose à l'idéologie, spécialement celle du nationalisme. Jamais il n'y a eut tant de diversité régionale et linguistique que sous l'Ancien Régime. Le Roi comme Père fait l'unité du Royaume. Que la Révolution le décapite, il lui faut inventer cette fiction centralisatrice: la Nation abstraite, conçue comme un génie de la race qui vous fait toiser les autres peuples de haut. Autrefois, roi et nobles faisaient la guerre au-dessus de la tête des populations, qui n'avaient pas à entretenir de haine mutuelles. [...)
Sans doute la royauté court-elle toujours le double danger de se corrompre en tyrannie et d'étouffer chacun dans son pedigree local. Contre ses maux la République nous préserve: chacun est invité à participer au pouvoir, les hommes sont libres et égaux en droit. Mais comment parvient-elle à ne pas les vouer au mimétisme concurrentiel? Quand, du passé de la chair, elle entend faire table rase, elle ne peut plus que les livrer à plus grand péril, au nom des lendemains chantants. Pour dissimuler cette abstraction dangereuse, le directoire voulu pour la République un nom plus attirant, quelque chose qui la fasse paraître mère comme était père le roi. Lors d'une soirée mondaine, Barras s'enquiert du prénom de Mme Jean-François Rewbell: "-Marie-Anne, lui dit-elle. -Parfait, réplique-t-il, il est simple, il est bref, il sied à la République autant qu'il sied à vous-même." Notre déesse municipale sort de cette rencontre. Fortuite? Pas tout à fait. Mme Rewbell se fût appelé Hildegarde que ce n'eût pas été seyant. Il fallait malgré tout une mémoire charnelle, quoique oublieuse, pour que l'accroche fonctionne: celle de Marie, la Sainte Vierge, patronne de la France (l'Assomption fut fête nationale jusqu'en 1880, année d'invention du 14 juillet), et celle d'Anne, sa mère, liée aussi à la Bretagne - deux noms juifs francisés pour cette déesse de fortune, tantôt madone sans Christ, tantôt mère de la nation, tantôt fille du peuple, selon les besoins. Le symbole ne se fonde plus sur une réalité corporelle comme le sexe du roi, mais sur un genre grammatical, le féminin du mot "république". Comment ne pas penser dès lors que le féminin n'est qu'une construction sociale? La gender theory est déjà là.

La profondeur des sexes, Fabrice Hadjadj

Rédigé par Alexandre R.

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