Réponse de Voltaire à Déodati, de la beauté de la langue française
Publié le 3 Janvier 2013
Déodati avait écrit un livre sur l'excellence de la langue italienne; il l'envoya à Voltaire. Voici la réponse:
Je suis très sensible à l'honneur que vous me faites de m'envoyer votre livre sur l'excellence de la langue italienne; c'est envoyer à un amant l'éloge de celle qu'il aime. Permettez-moi cependant quelques réflexions en faveur de la langue française que vous me paraissez dépriser un peu trop. On prend souvent le parti de sa femme, quand la maîtresse de coeur ne la ménage pas assez.
Il me paraît qu'il n'y a dans le monde que deux langues véritablement harmonieuses: la grecque et la latine. Vous avez le droit de dire: La bella lingua toscana è la figlia primogenita del latino (la belle langue toscane est la fille aînée du latin), mais jouissez de votre droit d'aînesse, et laissez à vos cadettes partager quelque chose de la succession.
J'ai toujours respecté les Italiens comme nos maîtres, mais avouez que vous avez fait de fort bons disciples. Presques toutes les langues de l'Europe ont des qualités et des défauts qui se compensent. Vous n'avez pas les mélodieuses terminaisons des mots espagnols, qu'un heureux concours de voyelles et de consonnes rend si sonores. Los rios,los hombres, los historias, las costumbres.
Il vous manque aussi les diphtongues, qui, dans notre langue, font un effet si harmonieux. Les rois, les empereurs, les exploits, les histoires. Vous nous reprochez nos e muets, comme un son triste et lours qui expire dans notre bouche, mais c'est précisemment dans ces e muets que consiste la grande harmonie de notre prose et de nos vers.
Empire, couronne, diadème, flamme, tendresse, victoires, toutes ces désinences heureuses laissent dans l'oreille un son qui subsiste encore dans l'oreille, après le mot prononcé, comme un clavecin qui résonne quand les doigts ne frappent plus les touchent...
Avouez, monsieur, que la prodigieuse variété de nos désinences peut avoir quelque avantage sur les cinq terminaisons de tous les mots de votre langue. Encore, de ces cinq terminaisons, faut-il en retrancher une, l'u. Vous n'avez guère plus de sept ou huit mots qui se terminent ainsi. Restent donc quatre sons, a, e, i, o, qui finissent tous les mots italiens. Pensez-vous que l'oreille d'un étranger soit satisfaite quand il lit pour la première fois:
...il capitano Che il grand sepolcro, libero di Cristo.
ou bien:
Motto egli opro col senno, e con la mano
Comparez à la triste uniformité de ces o, ces deux vers simples de Corneille:
Le destin se déclare, et vous venez d'entendre
Ce qu'il a résolu du beau-père et du gendre.
Vous voyez que chaque mot se termine différemment.
Vous vantez avec raison, monsieur, l'extrême abondance de votre langue, mais permettez-moi de n'être pas dans la disette. Il n'est, à la vérité, aucun idiome au monde qui peigne toutes les nuances des choses. Toutes les langues sont pauvres à cet égard; aucune ne peut exprimer, par exemple, en un seul mot, l'amour fondé sur l'estime ou sur la bonté seule, ou sur la convenance des caractères, ou sur le besoin d'aimer. Il en est ainsi de toutes les passions, de toutes les qualités de notre âme. Ce que l'on sent le mieux est souvent ce qui manque de termes...
Ne croyez pas, monsieur, que nous soyons réduits à l'estrême indigence que vous nous reprochez. Vous faites un catalogue en deux colonnes, de votre superflu et de notre pauvreté. Vous mettez d'un côté orgoglio, alterigia, superbia, et de l'autre orgueil tout seul. Cependant, monsieur, nous avons orgueil, superbe, hauteur, fierté, morgue, élévation, dédain, arrogance, insolence, gloriole, présomption, outrecuidance. Tous ces mots expriment des nuances différentes, de même que chez vous orgoglio, alterigia, superbia ne sont pas synonymes.
Vous nous reprochez, dans notre alphabet de nos misères, de n'avoir qu'un mot pour exprimez vaillant. Je sais, monsieur, que votre nation est très vaillante quand elle le veut et quand on le veut; l'Allemagne et la France ont eu le bonheur d'avoir à leur service de très braves et très grands officiers italiens. L'italico valor non è ancor morto. La valeur italienne n'est pas encore morte.
Mais, si vous avez valente, prode, animoso, nous avons vaillant, preux, courageux, intrépide, hardi, audacieux, brave. Ce courage, cette bravoure ont plusieurs caractères différents, qui ont chacune leurs termes propres, et croyez bien, monsieur, que nous en avons dans notre langue l'esprit de faire sentir ce que les défenseurs de notre pays ont le mérite de faire.
Vous nous insultez, monsieur, sur le mot de ragoût. Vous vous imaginez que nous n'avons que ce terme pour exprimer nos mets, nos plats, nos entrées de table et nos menus. Plût à Dieu que vous eussiez raison; je m'en porterais mieux! Mais, malheureusement, nous avons un dictionnaire entier de cuisine. Vous vous vantez de deux expressions pour signifier gourmand; mais daignez pleindre, monsieur, nos gourmands, nos goulus, nos friands, nos mangeurs, nos gloutons.
Vous ne connaissez, dites-vous, que le mot de savant; ajoutez-y, s'il vous plaît, docte, érudit, instruit, éclairé, habile, lettré; vous trouverez parmi nous le nom et la chose. Votre poésie possède des avantages plus réels, celui des inversions: vous pouvez faire plus facilement cent bons vers en italien, que nous dix en français. Tous vos mots finissant en a, e, i, o, vous fournissent vingt fois plus de rimes que nous n'en avons; vous êtes moins asservis que nous à l'hémistiche et à la césure; vous dansez en liberté, nous dansons avec des chaînes.
Croyez-moi, monsieur, ne reprochez à notre langue française ni la rudesse, ni le défaut de prosodie, ni l'obscurité, ni la sécheresse. Vos traductions de quelques ouvrages français prouveraient le contraire, et je finis cette lettre trop longue par une seule réflexion. Si le peuple a formé les langues, les grands hommes les perfectionnent par les bons livres et la première de toutes les langues est celle qui a le plus d'excellents ouvrages.
Voltaire